Fluidifier la démocratie 1/2

Publié le par Mohamed FELLAH

Quoi que l’on pense sur le fond de la loi portant sur la « réforme des retraites », les graves tensions provoquées par ce projet, et qui traversent actuellement le pays, doivent au moins nous amener à un constat, qui lui, peut être majoritairement partagé : Nos institutions démocratiques ont montré leurs limites et sont à bout de souffle. Diagnostic qui peut d’autant plus être partagé, que les arguments avancés par les tenants des « pro » ou « anti » réforme mettent en lumière une forme d’inconciliabilité entre les deux camps.

Du côté des légitimistes, le Parlement, composé d’élus choisis dans un cadre démocratique, est une émanation du peuple français. Il a à ce titre, et tout au long du processus législatif, tout loisir de s’exprimer et de voter dans un sens ou dans l’autre, sans être dans le même temps, tenu de prendre considération l’avis, parfois l’opposition, voire la colère des français. La constitution prévoit l’utilisation du fameux article 49-3 et donc de se passer du vote ordinaire ? Ce simple état de fait juridique permettrait donc de contourner le cheminement législatif traditionnel pour adopter un texte aussi important soit-il au forceps, sans que rien de fondé sur le plan juridique ne soit opposable : C’est prévu par la constitution, parfaitement légal et donc justifié et incritiquable. Circulez, il n’y a rien à voir !

De l’autre côté, nous avons de nombreux français, dont l’avis est largement relayé par un ensemble de corps intermédiaires, eux farouchement opposés à la loi et pour qui les parlementaires n’auraient, sur le sujet des retraites, plus aucune forme de légitimité. Celle-ci se serait réfugiée dans les sondages ou logée au cœur des manifestations qui rythment la vie sociale du pays depuis plusieurs semaines. L’appel excessif à mettre l’économie du pays à l’arrêt et la vague de menaces en direction des élus de la République seraient devenues la nouvelle boussole démocratique dont chacun devrait se contenter. Le gouvernement par la rue. C’est la force qui fait loi !

Je crois que pour comprendre la crise sociale que traverse le pays, il faut admettre que ces deux positions pourtant diamétralement opposées méritent d’être entendues mais aussi concevoir qu’elles ne sont ni l’une ni l’autre à l’abris des critiques. Oui, et il est regrettable que dans une grande démocratie il faille le rappeler, les parlementaires sont totalement légitimes car choisis à l’issu d’un processus démocratique transparent que de nombreux peuples nous envient. Dans le cadre de leurs fonctions, et pour la durée de leur mandat ils ont donc toute liberté de s’exprimer sans être inquiétés, de prendre position à l’occasion des débats, puis de choisir au nom du peuple français au moment du vote à l’assemblée. Mais non, le fait d’être élu ne doit pas conduire à une rupture avec le monde extérieur ou encourager une espèce d’hermétisme des institutions à tout mouvement qui secoue le pays. Le cœur du parlement doit battre au rythme de la société ne serait-ce que pour éviter ce sentiment de « décalage », très souvent souligné par les français, entre les institutions et la société qui reste elle, un corps vivant en perpétuel mouvement.

Oui les corps intermédiaires et notamment les syndicats ont voix au chapitre pour influer sur les orientations politiques nationales. Le droit de grève est un droit constitutionnel et les manifestations pacifiques une véritable tradition dans notre pays. Mais non, et pour paraphraser J.P Raffarin « ça n’est pas la rue qui gouverne ». Laisser entendre que cela pour être le cas, c’est signer la fin de notre système démocratique.

La France est un grand pays et nous finirons par trouver une issue à cette crise. Il nous faudra alors, je crois, très clairement nous interroger sur l’impérieuse nécessité de faire évoluer le fonctionnement de nos institutions pour redonner toute sa vitalité à l’expression démocratique.

En m’intéressant au sujet j’ai découvert le concept de « démocratie liquide » développé par le philosophe polonais, Zigmunt Bauman. Cet auteur encore méconnu en France mais très suivi aux États-Unis ou en Italie, a introduit le concept de « modernité liquide ». Sa thèse centrale repose sur l'idée que l’occident entre dans « post-modernité fluide » où les individus échappent aux positions fixes et dont les trajectoires deviennent insaisissables. Le changement devient la norme : changement de métier, changement de région, changement de valeurs, etc. L’identité et la trajectoire d’un individu sont définies en termes de choix individuels beaucoup plus flexibles qu’auparavant, d’où cette métaphore du liquide. Mutation qui a de multiples conséquences non neutres : les protections traditionnelles s’évanouissent ; les valeurs familiales s’estompent ; les engagements s’affaissent. Pour Zigmunt Bauman, les individus vont désormais privilégier le changement, la mutation, la disruption, plutôt que le statu quo. Ce faisant, le philosophe entend dépasser l’analyse traditionnelle, et même le concept de “post-modernité”, en utilisant justement cette métaphore de la modernité, hier “solide” et devenue désormais “liquide”.

La démocratie liquide n’est ni plus ni moins, que l’adaptation de ce concept à la sphère politique en cherchant à redonner un sens aux relations politiques et en tentant de relier les citoyens en ouvrant en grand le jeu démocratique.

MF

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