2027 : Mettre la France à l’heure des enjeux.

Publié le par Mohamed FELLAH

À moins d’un an de la prochaine élection présidentielle, les candidats putatifs ou déjà déclarés commencent à être progressivement égrainés par les médias. Tradition française oblige, avant même les projets pour le pays, ce sont d’abord les personnalités qui nourrissent le débat public. Comme si, en France, la question de l’incarnation précédait toujours celle de la direction que l’on souhaite donner au pays. Il y a probablement là un héritage monarchique profondément ancré dans l’inconscient national : celui d’une France qui doit d’abord être incarnée.

Charles Péguy (1873-1914)

Les propositions finiront bien par arriver. Mais lorsque ce moment viendra, une étape pourtant essentielle aura probablement déjà été soigneusement contournée : celle du diagnostic de l’état réel de la France.

Et cela dans toutes ses dimensions : budgétaires, économiques, sociales, industrielles, démographiques, éducatives, géopolitiques et même civilisationnelles.

Pour le moment, force est de constater que ces questions demeurent largement effleurées, souvent diluées dans des postures de communication ou des polémiques aussi immédiates qu’inconséquentes. Il suffit d’observer certaines séquences médiatiques récentes, comme la polémique autour du fast food « Master Poulet », pour mesurer à quel point le débat public peut parfois se laisser happer par l’écume de l’actualité au détriment des transformations profondes qui travaillent le pays.

Je pense pourtant que ce qui doit d’abord nous occuper est précisément ce diagnostic, douloureux certes, mais incontournable.

Car la France d’aujourd’hui n’est déjà plus celle des années 1980 ou 1990. À cette époque, la mondialisation apparaissait encore comme une promesse de prospérité, l’énergie demeurait relativement bon marché, la dette publique semblait contenue, la désindustrialisation n’avait pas encore produit tous ses effets et la situation géopolitique internationale restait relativement stable.

Elle n’est plus non plus la France des années 1960 ou 1970 : une France encore portée par une démographie dynamique, par un État stratège puissant, par une industrie occupant une place centrale dans l’économie nationale et par un modèle social dont le financement reposait sur une croissance galopante ainsi que sur un rapport plus favorable entre actifs et retraités.

Elle est évidemment encore moins la France de l’après-guerre entrant dans les Trente Glorieuses : une nation jeune, en reconstruction, portée par une forte croissance de la productivité, une énergie abondante, une natalité élevée et une croyance aveugle dans le progrès économique et social.

Le problème est peut-être là : notre débat public continue souvent à penser la France avec les catégories mentales d’un monde qui n’existe plus.

« Se mettre en avance, se mettre en retard, quelles inexactitudes. Être à l’heure, la seule exactitude. »

Cette phrase de Charles Péguy résonne peut-être particulièrement avec le moment historique que traverse aujourd’hui la France.

Car être « à l’heure » de son époque suppose d’abord de regarder lucidement les enjeux qui structurent désormais le monde contemporain, et en particulier la situation de la France.

Le XXIe siècle qui s’ouvre devant nous ne sera probablement plus celui de l’abondance énergétique, de la paix géopolitique relative, de la croissance facile et de l’illusion d’une mondialisation heureuse. Le conflit entre les États-Unis et l’Iran dans le détroit d’Ormuz, avec ses conséquences immédiates sur les marchés de l’énergie et le commerce mondial, illustre brutalement le retour des rapports de force géopolitiques. Nous entrons dans un monde redevenu instable, marqué par le retour de la puissance voire de la force au détriment du droit international.

La France doit, de son côté, faire face à des défis historiques considérables : une croissance économique structurellement affaiblie (autour de 1 % par an depuis plus d’une décennie), le vieillissement démographique (21 % de la population a aujourd’hui plus de 65 ans, contre près de 26 % attendus en 2040), un déficit public devenu chronique (autour de 5,5 % du PIB en 2025), une dette publique au seuil de l’insoutenabilité (plus de 3 300 milliards d’euros, soit près de 115 % du PIB), la dégradation continue de la balance commerciale (près de 80 milliards d’euros de déficit commercial en 2025), la dépendance énergétique (plus de 55 % de l’énergie consommée en France est importée), le déclassement éducatif (la France est désormais proche de la moyenne de l’OCDE dans les classements PISA), la désindustrialisation (la part de l’industrie dans le PIB est tombée autour de 10 %), le recul relatif de l’influence diplomatique française (affaiblissement de la présence française en Afrique et marginalisation croissante dans certains rapports de force internationaux), ainsi que l’impératif de réarmement militaire européen (avec des objectifs de dépenses militaires désormais supérieurs à 3 % du PIB dans plusieurs pays européens), pour ne prendre que ces quelques exemples.

Or, si nous prenons la seule question budgétaire, relever le pays ne demande pas simplement de stabiliser l’endettement public (120 milliards d’euros par an). Il faut également investir massivement pour rattraper notre retard en matière d’éducation et de compétences (25 milliards d’euros par an selon l’OCDE), répondre aux nouvelles menaces de sécurité (30 milliards d’euros par an selon l’OTAN), planifier la transition énergétique (34 milliards d’euros par an d’après le rapport Pisani-Ferry/Mahfouz), réindustrialiser notre économie (30 milliards d’euros par an selon l’institut Rexecode) et remettre à flot nos infrastructures ferroviaires (7 milliards d’euros par an selon le Conseil d’orientation des infrastructures).

Autrement dit, pour relever durablement le pays, ce ne sont pas 120 milliards d’euros qu’il faut trouver, mais près de 250 milliards, et cela chaque année.

Le roi est nu. Et, pour paraphraser Charles Péguy, « Il faut toujours dire ce que l’on voit : surtout il faut toujours, ce qui est plus difficile, voir ce que l’on voit ». Pourtant, il est probable que ces questions, pourtant décisives pour l’avenir du pays, ne soient abordées qu’à la marge durant la campagne présidentielle qui s’ouvre.

Parce qu’elles impliquent des arbitrages douloureux, des efforts de long terme et une forme de vérité collective que notre débat public peine souvent à regarder en face.

 

MF

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