La République défigurée

En France, il y aura un avant et un après 1 décembre 2018. Les images surréalistes des actes de violence qui ont fait trembler le cœur de Paris samedi dernier m’ont sidéré, attristé puis ont réveillé en moi une colère sourde et intime. Les champs Elysées, l’Arc de Triomphe, la Tour Eiffel et tous les autres monuments parisiens sont des marqueurs indélébiles de mon enfance. J’ai encore ce souvenir, alors que je n’étais pas adolescent, ce fameux moment où mon père, pourtant simple ouvrier, profitait des vacances de fin d’année pour nous faire partager ses visites familiales ... à Paris. Non pas que mes frères et moi n’avions pas le sens de la famille mais j’avoue que les valises à peine posées, nous nous enfoncions dans les couloirs du métro pour rejoindre la station des Champs Elysées. Avec mes frères, nous remontions en grandes enjambées les escaliers qui nous séparaient de la plus belle avenue du monde pour nous retrouver plongés dans un bain de lumière qui provoquait chez l’enfant que j’étais une sorte de plénitude. Le sens historique n’était à l’époque pour moi que relatif mais j’étais par exemple fasciné par la majesté de l’Arc de Triomphe qui se dressait au cœur de la Place de l’Etoile. Je ne savais pas quelle était la signification historique de cet immense monument mais je savais, je sentais qu’il était sacré.
C’est ce souvenir d’enfance qui a été exhumé samedi comme pour m’indiquer que nous avions définitivement et radicalement changé d’époque. Les dégâts matériels ont un coût financier considérable mais les images ravageuses passées en boucle sur toutes les chaines télé auront un coût moral sur plusieurs générations et au-delà de nos frontières (Paris reste la première destination du monde).
A mon grand regret, mais sans surprise, les responsables politiques n’ont pas attendu pour prendre la parole. L’un expliquant en substance que le Président de la République récolte ici ce qu’il a semé, l’autre indiquant qu’il fallait saluer « le réveil du peuple ». Tous, espérant ainsi remporter la mise électorale, se frottent discrètement les mains en pensant aux élections européennes. Ils se sont exprimés pour récupérer des événements d’une tristesse absolue, Ils auraient dû se taire sinon pour condamner avec force et sans condition ces attaques contre notre patrimoine commun. Aucun mouvement politique ne sortira grandit de cette violente séquence et aucun parti ne pourra se targuer d’enregistrer plus d’adhérents après le 1er décembre qu’il aurait pu en compter avant.
Ce samedi 1 décembre la République a vacillé. Face à ce degré de violence, considérer que la taxe sur le carburant est le sujet central est une erreur. Le mal est plus profond et n’a pas fini de remonter à la surface. Faire des propositions à l’emporte-pièce sans cohérence quand elles ne sont pas tout simplement démagogiques et demander la démission d’un Président choisi démocratiquement quelques mois auparavant est le signe d’une vraie crise démocratique.
Le Président et son gouvernement accumulent certainement nombre d’erreurs et autres faux pas depuis 18 mois mais les élections qui rythment la vie démocratique française sont justement là pour permettre de sanctionner et ainsi assurer l’alternance.
Vouloir remettre en cause le processus démocratique lui-même pose une question à laquelle les partisans de l’insurrection permanente doivent répondre : Que proposez-vous à la place ?
MF