Tunisie : " La démocratie TGV"
A l’occasion des premières rencontres franco-tunisienne des conseillers municipaux, j’ai eu, avec notre Directeur général de services Denis Soliveres, l’honneur et le plaisir de représenter la ville et l’agglomération d’Agen.
Cet événement organisé à La Masra, ville hôte située dans la banlieue nord Tunis, fait suite à la tenue des élections municipales au mois de mai dernier. Première élection locale démocratique depuis la chute du Président Ben Ali.
Pour remettre les choses en perspectives, il faut remonter jusqu’au mois de décembre 2011. Le jeune Mohamed Bouazizi alors simple vendeur ambulant dans la région de Sidi Bouzid se voit confisquer arbitrairement son outil de travail (une charrette et une balance). Désespéré il s’immolera par le feu devant le siège du gouvernorat (autorité locale). L’annonce de son décès quinze jours plus tard libérera la colère, jusqu’ici contenue, du peuple Tunisien.
Sans le savoir ce pays de dix millions d’habitants inaugurera le « Printemps arabe » qui va embraser toute la région (Egypte, Libye, Syrie, etc.). Après avoir tenté de rétablir l’ordre par la force puis par des annonces de réformes, Le Président Ben Ali et sa famille quitteront précipitamment le pays après vingt-trois ans de règne sans partage.
La Tunisie a fait sa révolution et prend le chemin éclairé de la démocratie. La constitution de 2014, inspirée du modèle français, prévoit alors la décentralisation et la libre administration des collectivités locales (art 137).
En mai 2018, soit 7 ans après la chute du régime autoritaire de Ben Ali, ce sont plus de 7000 conseillers municipaux et 350 maires qui président au destin des communes de Tunisie. Comme l’a dit un jeune conseiller et acteur de la révolution : « on n’a pas pris le train de la démocratie mais le TGV ! »
C’est dans ce contexte que les premières rencontres franco-tunisiennes s’inscrivent. L’idée étant de permettre aux communes tunisiennes, sous le regard bienveillant de le sœurs françaises, d’ancrer leur jeune démocratie et de s’inspirer des bonnes pratiques mises en œuvre dans l’hexagone.
Si je n’ai pas été étonné par l’accueil chaleureux des tunisiens, j’ai été doublement surpris.
Tout d'abord par la vitalité et la jeunesse des conseillers municipaux tunisiens. Plus de la moitié d’entre eux ont moins de 35 ans ! Leur volonté forte et assumée de prendre en main leur localité en modernisant leurs infrastructures et leur organisation est déroutante. Lors des débats auxquels nous avons participés durant ce séjour aucune question n’a été éludée (rapport Etat / Communes, questions financières, démocratie participative, etc.). Quand un tunisien prend la parole, on dirait chez nous « qu’il ne fait pas les bordures ».
Ensuite, j’ai été bousculé par forte présence des femmes dans l’espace public. Un conseiller municipal sur deux et un maire sur trois est une femme ! En échangeant avec les participants on comprend que le rôle clé joué par les tunisiennes pendant la révolution leur a donné une place qu’elles ont assumée et occupée de façon pleine et entière.
Et maintenant que faire ?
Je suis reparti de Tunisie avec deux convictions.
La première est que la coopération entre nos deux pays doit faire une place plus importante à la coopération décentralisée. Les maires de Tunisie n’attendent de nous ni regard paternaliste, ni manne financière. Ils souhaitent être accompagnés pour moderniser leurs communes en s’imprégnant de nos pratiques quand elles ont fait leurs preuves. Les structures étatiques sont légitimes mais lourdes, peu agiles et soumises aux contingences politiques. Les maires tunisiens l’ont répété, ils préfèrent les petites actions concrètes aux grands programmes qui ne trouvent aucune traduction sur le terrain.
La deuxième est que l’Europe doit inscrire la question de la méditerranée comme priorité. L’entrée des pays du sud de la méditerranée dans le champ démocratique est l’occasion de redéfinir un partenariat gagnant-gagnant entre les deux rives. Cette question recouvre nombre d’enjeux qu’on ne peut balayer d’un revers de la main ou mettre sous le tapis : économie, environnement, démographie, sécurité, etc. Refuser de traiter cette question à l’échelle du continent européen relève d’un véritable déni de réalité.
Comme l’a soufflé Alain Juppé « l’avenir de l’Europe passe par un partenariat Eurafrique ».
MF