Abstention : Quand la démocratie vacille

Publié le par Mohamed FELLAH

Abstention : Quand la démocratie vacille

La petite semaine de mobilisation entre les deux tours pour encourager les français à retrouver le chemin des urnes n’aura pas suffi. L’abstention abyssale restera la grande gagnante de cette élection à double scrutin : départementales et régionales. Avec péniblement et seulement un français sur trois qui s’est exprimé lors des dernières élections, on retiendra de ce scrutin exceptionnel un triste record, celui de l’abstention, et on gardera longtemps en mémoire cette véritable claque envoyée au visage de la démocratie française.

Les causes de cette grève démocratique  sont très certainement multiples et variés : Calendrier inopportun (fin juin, à quelques jours de la levée du couvre-feu et en pleine période d’examen pour le plus jeunes) ; scrutin illisible mettant en jeu des institutions (départements et régions) dont la majorité des français ignore et la sphère de compétences et leur l'utilité dans leur vie  quotidienne ; et puis bien sûr la défiance de plus en plus marquée des citoyens vis-à-vis du politique (le Rassemblement National jusqu’ici épargné par la tentation de l'abstention, et même utilisé comme vote sanction, a été la première victime de cette défection électorale).

« Aux grands maux les grands remèdes », les recettes miracles pour contrer cet affaissement de la participation électorale ont très vite été égrenées et brandies comme des évidences : vote électronique vite ! vote par correspondance bien sûr ! Curieux réflexe. La démocratie vacille et nous nous tournons mécaniquement vers la technique pour entrevoir la lumière, nous nous mettons à genou face au Dieu du numérique pour lui adresser une prière et le supplier de nous montrer la voie de la revitalisation démocratique.

Certes, il y a certainement un vaste chantier de modernisation des modalités de vote à entreprendre en France, ne serait-ce que pour nous épargner les tonnes de papier diffusés avant et pendant les journées électorales (Affiches, prospectus, journaux, la diffusion frénétique du papier en période électorale doit être davantage regardée comme un moyen pour les candidats de se rassurer plutôt qu’une volonté de diffuser l’information utile aux électeurs).

Mais peut-on sérieusement penser que le fait de sacrifier dix minutes un dimanche matin, pour se rendre à l’école du coin de sa rue, pour exprimer un droit aussi fondamental que celui de voter, soit aujourd’hui en panne pour des raisons strictement pratiques ? Le mal n’est-il pas plus profond, plus enraciné ? La modernisation des modalités pratiques du vote participera très probablement à ralentir l’hémorragie démocratique, voire à la masquer, mais certainement pas à la résorber définitivement.

La participation électorale n’est-elle pas tout simplement entamée par un marqueur fondamental  de notre modernité : l’individualisme. L’individu contemporain, fruit de son époque, est guidé par la boussole du : ici et maintenant. L’expression démocratique, demande elle à l’individu de se projeter collectivement sur le moyen, voire long terme à travers un projet collectif. Or, partout où elles se sont imposées, les aspirations exclusives à l’accomplissement personnel finissent par éroder, user les disciplines collectives. La vie démocratique respecte une temporalité quasi rituelle : diagnostic, propositions, débats, vote, mise œuvre, bilan, etc. Autant dire qu’entre la mise en lumière d’une difficulté rencontrée par un citoyen et la réponse apportée sur le plan politique, ce sont dans le meilleur des cas des mois, mais plus généralement des années que ce pauvre citoyen voit s’écouler impuissamment. Une éternité dans le monde actuel où l’unité de temps est décrétée par les réseaux sociaux.

 La montagne de difficultés que rencontrent notamment les jeunes de la génération COVID rend inaudible tout projet politique car situé en dehors des radars de l’urgence qui occupe leur réalité quotidienne.

Quelle réponse les élus locaux, qui voient leur légitimité démocratique sérieusement entamée peuvent-ils apporter face à un défi aussi immense ?  Je crois que les élus de la République, pour répondre à la tentation grandissante de l’abstention, doivent se transformer en tisserands de la démocratie en donnant du temps et de l’énergie pour aller vers les citoyens ; pour expliquer ce qu’ils font, pourquoi et comment ils le font. Le mandat des élus doit être marqué par des rendez-vous ritualisés avec les citoyens pour écouter, expliquer, débattre.

Aller au-devant des citoyens quelques semaines avant une élection restera incontournable mais cette pratique a aujourd’hui montré les limites de son insuffisance. Ne pas le voir, ne pas le comprendre c’est considérer que le scrutin de ce fameux mois de juin 2021 n’était pas un accident mais bien un nouveau paradigme démocratique auquel il faudrait après tout se résoudre.

MF

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