Algérie : La "Révolution douce"
L'Algérie est-elle entrain de vivre une Révolution ?
Contrairement à la Tunisie, à la Libye ou encore à l’Egypte, le changement de régime qui s’opère sous nos yeux en Algérie se fait en douceur, sans violence. Si l’on veut parler de révolution il faudra préciser « révolution douce ».
Les événements qui animent les rues des principales villes algériennes depuis plusieurs semaines et qui ont poussé le Président Abdelaziz Bouteflika à démissionner étaient prévisibles. Tous les ingrédients étaient réunis depuis quelques années pour que le peuple algérien sorte de son silence et fasse entrer ce grand pays dans une nouvelle ère démocratique.
L’usure du pouvoir
Si Bouteflika a été le seul président que l’Algérie n’ait connu depuis 20 ans c’est d’abord parce qu’il tire sa légitimité du FLN (Front de Libération Nationale), organisation clandestine pendant la guerre d’Algérie qui a muté en organisation politique au lendemain de la décolonisation. Le FLN est considéré comme le principal « libérateur » des algériens ce qui lui a donné jusqu’à aujourd’hui une place quasi monopolistique sur le plan politique. Les autres mouvements qui occupent l’espace politique sont soit insignifiants soit considérés comme des satellites du FLN qui assure ainsi une hégémonie indiscutée. Or, le peuple algérien est aujourd’hui majoritairement constitué de jeunes de moins de 30 ans, une population qui n’a pas connu la guerre d’Algérie est qui est plus sensible aux débats portant sur l’avenir du pays qu’aux cérémonies mémorielles, qui si elles restent très respectées, ne constituent plus le ciment de la société algérienne.
Une corruption sans limite
Le pouvoir Algérien repose sur trois piliers : Le pouvoir politique (entendez par là, la famille Bouteflika et ses affidés), les oligarques algériens qui ont notamment la main sur les richesses hydrocarbures (avec à la tête Ali Haddad, PDG du principal groupe privé de travaux publics d’Algérie) et le pouvoir militaire. Une simple entente entre deux de ces trois forces suffit pour chasser la troisième. Il semble qu’aujourd’hui le pouvoir militaire incarné par le charismatique général Gaïd Salah, ait décidé de « sacrifier » Bouteflika, non pas pour contenter le peuple mais pour éviter que le président honni emporte tout l’édifice dans sa chute.
Les oligarques plus discrets mais tout aussi puissants ne pourront également plus compter sur une protection étatique et / ou militaire. Il semble d’ailleurs que l’arrestation d’Ali Haddad, président du « Medef algérien » à un poste-frontière avec la Tunisie ne soit que le commencement d’une longue série.
Derrière cette reconfiguration il faut deviner l’agonie d’un système de corruption à grande échelle devenu insupportable pour les algériens. Malgré une série de rappels à l’ordre, en 2018 l’Algérie n’a pas enregistré de progrès dans sa lutte contre la corruption, selon le rapport de l’ONG Transparency International, avec une note et un classement toujours aussi désastreux que ceux des dernières années.
Un pays riche qui n’a pas pris le virage du développement
Pour l’Algérie, les exportations de gaz et pétrole représentent plus de 95% du PIB. Cette manne confortable, fait du pays un « otage de ses hydrocarbures ». D’une part cela place le pays en situation critique sur le strict plan économique du simple fait des aléas des cours des matières premières.
D’autre part, et depuis l’indépendance, le fonctionnement et le financement même de l’Etat repose essentiellement sur la vente de ses matières premières.
Malgré les alertes lancées depuis de nombreuses années, aucun plan de réforme économique sérieux n’a été entrepris. Situation qui oblige l’Etat à participer largement au financement de ses importations pour rendre les produits de première nécessité accessibles pour le peuple algérien.
La seule et simple filière du tourisme pourtant très prometteuse dans ce pays n’est toujours pas traitée comme une priorité par le gouvernement dans sa stratégie de diversification de l’économie. Le résultat est sans appel, le taux de chômage est de plus de 15 % en Algérie et culmine à 30 % pour chez les jeunes (16 à 24 ans) … Une véritable poudrière.
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Aujourd’hui, le président Bouteflika a démissionné, scénario inimaginable il y a encore quelques semaines. Personne de sérieux n’est encore capable d’indiquer ce qu’il va se passer par la suite : Election anticipée ? Intérim assuré par un membre du gouvernement ? Vacance du pouvoir ? Les algériens devront redoubler de vigilance durant cette période de flottement.
Sur le moyen terme, je crois que les algériens devraient s’inspirer de l’expérience tunisienne. Lors d’un déplacement en Tunisie j’ai pu me rendre compte à quel point les tunisiens voulaient aller au bout de leur révolution, non pas en se contentant de changer de président mais en révisant leur constitution et en mettant la décentralisation au cœur de l’organisation politique de la Tunisie. L’idée ? Aucune personnalité ne doit pouvoir installer un pouvoir autoritaire en Tunisie, pour la bonne et simple raison que le pouvoir est dilué dans les territoires (notamment avec une place centrale accordée communes).
Peut-être que le peuple algérien se saisira de l’occasion qui lui est offerte ici pour faire entrer ce grand pays dans une nouvelle ère démocratique. Si c’est le cas ce grand pays méditerranéen verra un champ de possibles extraordinairement vaste s’ouvrir à lui…
MF
