Vers un choc des civilisations ? 1/3
Le Grand Echiquier
L’instabilité, les affrontements et parfois les atrocités qui saturent l’actualité finissent de convaincre que nous traversons une période de trouble rarement retrouvée à l’échelle de l’histoire contemporaine.
Avec le massacre des chrétiens d’Orient et la guerre fratricide des Syriens le Moyen- Orient est à feu et à sang ; La guerre coloniale suicidaire menée par l’Etat d’Israël contre le peuple palestinien semble avoir engagé les deux parties dans une voie sans issue pour encore très longtemps. L’Afrique subsaharienne où la démocratie n’a pas trouvé racine depuis la décolonisation est une véritable poudrière au cœur d’un continent pauvre et gangrèné par la corruption. Et avec la crise ukrainienne les conflits, qui paraissaient lointains hier, se situent aujourd’hui aux portes de l’Europe.
« La fin de l’histoire » (1992) théorisée par F. Fukuyama, suite à la chute du bloc soviétique, est définitivement mise à mal par une « espèce de fatalité de l’histoire » qui démontre chaque jour un peu plus que l’universalité du modèle occidental et de son système de valeurs autour de la démocratie libérale ne vont pas soit, comme on a pu le penser au début des années 1990.
A l'autre extrémité de cette théorie et à travers son ouvrage « Le choc des civilisations » (1993) S. Huntington avait lui pronostiqué, pour le XXIème siècle, la création d’espaces supra-nationaux agrégées autour de valeurs non pas économiques mais culturelles et religieuses. L’actualité semble lui donner partiellement raison tant le repli identitaire est aujourd'hui exacerbé. Mais partiellement seulement, car loin d’être organisé autour de blocs civilisationnels le monde semble plutôt en proie à des foyers de tension intra étatiques dont les origines et autres justifications sont souvent multiples.
En effet, si la guerre civile qui sévit en Syrie depuis maintenant près de trois ans trouve son explication dans appartenances ethniques et religieuses et dans une contestation du pouvoir autocratique en place, il ne faut pas pécher par naïveté et aussi voir que des questions d’accès aux ressources énergétiques sont en jeu à travers l'espace syrien. c'est d'ailleurs la principale raison qui explique que ni la Russie ni la Chine ne toléreraient une intervention militaire de l'Occident dans cet espace.
De la même manière la crise ukrainienne qui a ravivé les tensions entre l’Est et l’Ouest trouve également des explications dans le fait que l’espace Ukrainien constitue un « pivot géopolitique incontournable » pour les forces en présence (États-Unis / Russie / Europe). Il suffit, pour finir de s’en convaincre, de lire « Le grand échiquier » (1996), de Z. Brezinski . L’auteur méconnu du grand public, a été conseiller des Présidents J. Carter et R. Reagan sur les questions internationales et on le dit encore aujourd’hui très écouté du président américain actuel, B. Obama.
Z. Brezinski décrit, à travers le grand échiquier les raisons et les moyens pour les Etats-Unis d’assoir durablement leur hégémonie face aux puissances montantes que sont la Russie et la Chine. Il aborde sans détour la question de l’Ukraine en ces termes :
"Quant à la Russie, malgré sa puissance nucléaire elle subit un recul catastrophique. Les États-Unis s’emploient à détacher de l’empire russe ce qu’on dénomme aujourd’hui à Moscou « l’étranger proche », c’est-à-dire les États qui autour de la Fédération de Russie constituaient l'Union soviétique.
A cet égard, l’effort américain porte vers trois régions clefs : l’Ukraine, essentielle avec ses cinquante-deux millions d'habitants et dont le renforcement de l’indépendance rejette la Russie à l’extrême est de l’Europe et la condamne à n'être plus, dans l'avenir, qu’une puissance régionale.
[...] L’indépendance de l’Ukraine modifie la nature même de l’État russe. De ce seul fait, cette nouvelle case importante sur l’échiquier eurasien devient un pivot géopolitique. Sans l’Ukraine, la Russie cesse d’être un empire en Eurasie. Et quand bien même elle s’efforcerait de recouvrer un tel statut, le centre de gravité en serait alors déplacé, et cet empire pour l’essentiel asiatique serait voué à la faiblesse, entraîné dans des conflits permanents avec ses vassaux agités d’Asie central.
[...] Pour Moscou, en revanche, rétablir le contrôle sur l’Ukraine - un pays de cinquante-deux millions d’habitants doté de ressources nombreuses et d’un accès à la mer Noir, c’est s’assurer les moyens de redevenir un Etat impérial puissant, s’étendant sur l’Europe et l’Asie. La fin de l'indépendance ukrainienne aurait des conséquences immédiates pour l'Europe centrale. La Pologne deviendrait alors le pivot géopolitique sur la bordure orientale de l’Europe unie.
Les questions d'ordre géostratégique sont complexes mais il est difficile ici de ne pas voir une parole prophétique dans ce qui est clairement un programme géopolitique…
Loin d'assister à l'émergence d'un conflit de civilisation, c'est plus un retour d'une guerre froide avec comme enjeux principal le contrôle de l'espace qui abrite l'essensiel des ressources énergetiques futures, et comme conséquence le chaos dont il est difficile de dire ce qu'il en ressortira à moyen termes.