Impôts records, services publics en crise : où est passé l’argent ?

Publié le par Mohamed FELLAH

Jamais les Français n’ont consacré autant de leur richesse au financement de l’action publique. Pourtant, jamais ils n’ont eu autant le sentiment de voir leurs services publics se dégrader. Et ce sentiment grandit depuis l’amplification de la crise énergétique et l’envolée des prix du carburant.

Les urgences hospitalières sont saturées quand elles ne sont tout simplement pas fermées. Les déserts médicaux progressent dans les territoires ruraux. Le niveau scolaire recule (cf. dernier rapport PISA). Les tribunaux manquent de moyens. Les forces de sécurité sont sous tension. Mais dans le même temps, les impôts, les taxes et les cotisations sociales atteignent des niveaux historiques.

Etrange paradoxe qui exaspère les français et nourrit une colère qui monte de jour et qui fait le lit du retour des « gilets jaunes ». Et une question revient en boucle : comment un pays qui prélève et dépense autant d’argent public peut-il donner le sentiment qu’il ne parvient plus à assurer correctement ses missions essentielles ? La réponse est pourtant moins simple qu’il n’y paraît. Elle oblige surtout à regarder non seulement le montant de nos dépenses publiques, mais également la manière dont leur répartition a évolué depuis cinquante ans.

Nous n’avons jamais autant dépensé :

Oui le poids de la dépense publique progresse sans discontinuer depuis au moins cinquante ans. En 1975, les dépenses publiques représentaient environ 46 % du produit intérieur brut. Elles atteignent désormais près de 57 % de la richesse créée. En un demi-siècle, leur poids a donc progressé de 11 points de PIB. Rapportée à la richesse produite aujourd’hui, cette augmentation représente plus de 300 milliards d’euros de dépenses supplémentaires sur une année. Les prélèvements obligatoires ont de leur côté, suivi une évolution comparable. Ils représentaient environ 37 % du PIB en 1975, contre près de 45 % aujourd’hui.

Nous n’avons donc pas assisté à un recul général de l’intervention publique. Et ceux qui considèrent que le pays est devenu austéritaire ou ultra libéral doivent connaître ces chiffres et reconnaître que la France est le pays le plus redistributif du monde. Depuis l’après Guerre,  la France n’a pas cessé de prélever, de mutualiser et de dépenser. Et elle le fait beaucoup plus aujourd’hui qu’il y a cinquante ans.

D’autre part, une partie de la différence entre la progression des dépenses et celle des prélèvements a été financée par l’endettement . Et depuis 1975, aucun budget de l’État n’a été voté en équilibre. Les seuls chiffres de l’année 2026 suffisent à mesurer l’ampleur du déséquilibre : Cette année l’Etat aura emprunté plus de 310 milliards, ce qui fait de la France le plus grand emprunteur de toute l’Europe.

Nous avons donc à la fois augmenté les impôts, les dépenses et la dette.

Mais pour quels résultats ?

Les services publics n’ont pas bénéficié de cet effort supplémentaire :

La première explication pourrait être que cet argent a servi à renforcer les grandes missions régaliennes et les services publics du quotidien. Or les comptes publics ne montrent pas une progression comparable des dépenses consacrées à l’éducation, à la justice ou à la sécurité. La part de la richesse nationale consacrée à l’éducation est restée globalement stable. Elle représentait environ 6,5 % du PIB en 1975 et se situe toujours autour de ce niveau cinquante ans plus tard.  Dans le même temps, le nombre d’étudiants a fortement augmenté, les missions confiées à l’école se sont multipliées et les attentes de la société ont profondément changé. Il faut donc répondre à davantage de besoins sans avoir réellement augmenté la part de la richesse nationale consacrée à l’éducation.

Le constat est encore plus préoccupant pour la défense et les investissements collectifs. Pendant plusieurs décennies, la France a réduit son effort militaire et comprimé une partie de ses investissements dans les infrastructures, les transports et les équipements publics.

Cela explique en partie le paradoxe français et de l’incompréhension des citoyens : la dépense publique augmente, mais cette augmentation ne se traduit pas nécessairement par davantage de professeurs devant les élèves, de policiers dans les rues, de magistrats dans les tribunaux ou de trains sur nos lignes ferroviaires.

Est-ce à cause de l’augmentation du nombre de fonctionnaires ?

Oui le nombre d’agents publics a fortement progressé depuis 1975. Il a d’ailleurs augmenté beaucoup plus rapidement que l’emploi total. On pourrait donc penser que la hausse des dépenses publiques a été absorbée par une explosion de la masse salariale des administrations. C’est une pure illusion d’optique car rapportée au PIB, la rémunération des fonctionnaires n’a pas augmenté dans les mêmes proportions. Elle est même légèrement moins importante aujourd’hui qu’il y a cinquante ans. Les administrations ont recruté davantage d’agents, mais leur rémunération moyenne a progressé moins rapidement que celle de l’ensemble de l’économie. Il y a certes plus de fonctionnaires, mais le gel répété du point d’indice a notamment entraîné une dégradation du pouvoir d’achat tout contenant l’évaluation de la masse salariale de la sphère publique. Les difficultés de recrutement rencontrées dans l’enseignement, la santé, la justice ou les métiers techniques en sont  d’ailleurs aujourd’hui l’une des conséquences de cette trajectoire.

Notre grande priorité collective a été la protection sociale :

Si les dépenses supplémentaires ne sont allées ni principalement à l’éducation, ni à la justice, ni à la sécurité, ni à la défense, où sont-elles passées ?

La réalité des chiffres oblige à reconnaître qu’elles ont été dirigées très majoritairement vers la protection sociale, et particulièrement vers la prise en charge du vieillissement et de la santé. En 1975, les dépenses consacrées aux retraites représentaient environ 7 % du PIB. Elles atteignent aujourd’hui près de 14 %. En cinquante ans, leur poids a donc pratiquement doublé (quand dans le même temps les dépenses consacrées à l’éducation ou la sécurité n’avaient pas progressé). Et ce doublement de la dépense ne relève pas d’une mystérieuse dérive comptable. Elle possède d’abord une explication démographique. La France comptait un peu plus de six millions de retraités au milieu des années 1970. Ils sont aujourd’hui près de dix-huit millions (et ce phénomène va s’amplifier du fait de l’augmentation de l’espérance de vie).

Mais la démographie ne suffit pas à tout expliquer.

La France a également fait le choix d’une retraite relativement longue et d’un niveau de vie des retraités proche de celui des actifs. Notre pays a fait le choix de consacrer une part de sa richesse aux retraites supérieure à celle de la plupart de ses voisins européens. Il s’agit bien d’un choix collectif qui a vocation à concrétiser un idéal partagé et typiquement français

Dans les données comparatives de la DREES, les dépenses françaises de retraite et de vieillesse représentaient 13,4 % du PIB potentiel en 2023, contre 10,3 % en moyenne dans onze pays européens comparables. Il ne s’agit pas d’un détournement ou d’une gabegie. Il s’agit encore une fois d’un choix collectif. Nous avons décidé de consacrer une part croissante de notre richesse à protéger les personnes âgées, à garantir leurs pensions et à prendre en charge leurs besoins de santé. Cet objectif possède évidemment sa légitimité. Il a notamment permis de réduire considérablement la pauvreté des retraités.

Mais tout choix budgétaire a un corolaire et  implique nécessairement de renoncer à d’autres priorités.

Nous avons protégé le présent en négligeant l’avenir :

Au milieu des années 1970, la France consacrait approximativement la même part de sa richesse à l’éducation et aux retraites. Cinquante ans plus tard, la dépense d’éducation est restée relativement stable tandis que celle consacrée aux retraites a doublé. Ce déplacement de nos priorités produit désormais des conséquences de plus en plus visibles et perceptibles. La France protège correctement le niveau de vie moyen de ses retraités, mais elle recule dans les classements internationaux concernant le niveau scolaire, les compétences des adultes, l’industrie et l’innovation.

Notre pays doit pourtant financer simultanément et de manière urgente, la transition énergétique, le réarmement, la rénovation de ses infrastructures, l’adaptation au changement climatique, la recherche, l’intelligence artificielle et la formation de sa jeunesse. Soit plusieurs centaines de milliards à l’horizon de dix ans. Or nous abordons ces transformations avec des finances publiques profondément dégradées et une dette qui a réduit à néant nos marges de manœuvre. Depuis 1945, Nous avons construit un modèle extrêmement performant pour redistribuer les richesses produites aujourd’hui, mais beaucoup moins efficace pour préparer celles que nous devrons produire demain.

Le problème français ne réside donc pas uniquement dans le niveau global de la dépense publique. Il se trouve aussi et surtout dans sa composition et c’est ce sujet, considéré comme tabou qu’il faut arriver, je crois, à imposer dans le débat public.

 

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