La France étranglée par sa dette ?

Publié le par Mohamed FELLAH

Au cœur d'un été particulièrement éprouvant, un chiffre a provoqué un véritable coup de tonnerre dans le monde des finances publiques : la France emprunte désormais à plus de 4 % à dix ans. Un niveau qui n'avait plus été observé depuis 2008, année traversée par une crise historique.

Ce seuil peut n’avoir qu’une portée symbolique pour certains observateurs. Mais derrière ce chiffre se cache surtout une réalité qui doit préoccuper chaque français : le temps de l'argent quasi gratuit est définitivement derrière nous et le poids de notre endettement commence à produire des conséquences très concrètes, dont les effets vont progressivement se diffuser dans l'ensemble de notre économie et, à terme, toucher les Français au quotidien.

Précisons d'abord les choses. La France n'emprunte évidemment pas la totalité de sa dette à 4 %. Elle émet des obligations de différentes maturités et le coût moyen de la dette évolue progressivement. Mais le taux à dix ans constitue une référence essentielle pour mesurer les conditions auxquelles les investisseurs acceptent de prêter à notre pays.

Le 21 août, l'Agence France Trésor affichait ainsi un TEC 10 à 4,08 %. Sur le marché, le rendement de l'OAT française à dix ans évoluait autour de 4,1 %.À titre de comparaison, l'Allemagne empruntait alors à dix ans autour de 3,25 %. L'écart entre les deux pays atteignait ainsi environ 85 points de base.

À titre d'illustration, financer 100 milliards d'euros à un taux de 4,1 % représente un coût annuel d'intérêts d'environ 4,1 milliards d'euros. Cela donne une idée très concrète de ce que signifie, à terme, la remontée du coût de financement d'un État qui doit emprunter chaque année plusieurs centaines de milliards d'euros.

Pourquoi les taux augmentent-ils ?

Une partie de cette hausse trouve son explication dans le contexte international. Les rendements obligataires augmentent en effet dans de nombreux pays : besoins de financement considérables des États, tensions inflationnistes, remontée des prix de l'énergie, accroissement des dépenses militaires, réduction progressive du rôle des banques centrales sur les marchés obligataires…Tout cela conduit les investisseurs à demander une rémunération supérieure pour immobiliser leur argent à long terme.

Mais cette tendance générale ne suffit pas à expliquer la situation spécifique de la France. Pour comprendre ce qui nous distingue, il faut regarder le spread, c'est-à-dire l'écart entre le taux auquel emprunte la France et celui auquel emprunte l'Allemagne, considérée comme la référence dans la zone euro.

Au 1er juillet, cet écart atteignait déjà 81 points de base, selon l'Agence France Trésor. Le 21 août, il évoluait autour de 85 points de base, à proximité de ses plus hauts récents.

Autrement dit, la France doit offrir aux investisseurs une rémunération sensiblement supérieure à celle de l'Allemagne pour les convaincre de lui prêter de l'argent.

Et ce n'est pas anodin.

Le « rapport de la Mission sur la transparence des finances publiques » publié en juillet et que vous pouvez consulter ici dressait déjà un constat particulièrement préoccupant : la France se finançait désormais moins bien à dix ans que l'Espagne et le Portugal et quasiment au même niveau que l'Italie. Depuis, la tension s'est encore accentuée et le coût de financement français a même dépassé celui de l'Italie sur le marché.

Pourquoi ?

Parce que les investisseurs ne regardent pas seulement la situation économique du moment. Ils évaluent également notre capacité future à maîtriser notre endettement. Et autant dire que la perspective des élections présidentielles n'a pas un effet rassurant auprès des marchés. A ce jour, ces mêmes investisseurs constatent un déficit public qui demeure parmi les plus importants d'Europe, une dette qui continue d'augmenter, des besoins d'emprunt considérables et, surtout, notre difficulté persistante à présenter une trajectoire suffisamment crédible de redressement de nos finances publiques.

La Mission sur la transparence des finances publiques construit pourtant ses projections à partir d'une hypothèse relativement favorable : la France réussirait à ramener son déficit public à 5 % du PIB en 2026. Or la perspective de l'atteinte de cet objectif s'éloigne tous les jours un peu plus. La Commission européenne anticipe actuellement un déficit de 5,1 % du PIB en 2026, tandis que le Fonds monétaire international retient une prévision de 5,2 %. Parallèlement, l'État prévoit de son côté d'émettre environ 310 milliards d'euros de dette à moyen et long terme en 2026, soit plus de 100 milliards de plus qu'en 2019.

Le mécanisme est alors assez simple.

Pendant de nombreuses années, la France a pu emprunter à des taux exceptionnellement faibles, parfois proches de zéro. Mais au fur et à mesure que ces anciennes obligations arrivent à échéance, elles doivent être refinancées dans des conditions beaucoup moins favorables. La hausse actuelle des taux ne frappe donc pas immédiatement la totalité de notre dette. Elle se diffuse progressivement dans son coût moyen, au rythme du renouvellement des emprunts. C'est précisément ce qui rend le phénomène redoutable : ses conséquences budgétaires s'accumulent année après année.

Et le véritable problème commence précisément après 2026 et c'est probablement l'enseignement le plus préoccupant du rapport. Même en supposant que la France parvienne à ramener son déficit à 5 % dès cette année (ce qui ne sera manifestement pas le cas), à politique inchangée, celui-ci remonterait à 5,9 % en 2027, 6,2 % en 2028, 6,6 % en 2029 et 6,8 % en 2030. La dette publique dépasserait alors 130 % du PIB en 2030 ! Et l'une des principales causes de cette dégradation serait précisément… la charge de la dette.

Selon les projections de la mission, celle-ci augmenterait de 46 milliards d'euros entre 2026 et 2030, pour atteindre environ 124 milliards d'euros par an. 124 milliards d'euros consacrés aux seuls intérêts de la dette !! Autant d'argent qui ne finance ni nos écoles, ni nos hôpitaux, ni notre défense, ni notre justice, ni nos infrastructures, ni la transition écologique.

Comment sortir de cette situation ?

Il n'existe malheureusement aucune solution miracle ou indolore. La mission estime qu'un ajustement de l'ordre de 125 milliards d'euros à horizon 2032 serait nécessaire pour stabiliser durablement notre dette. Ce chiffre donne à lui seul la mesure de l'effort qui nous attend et une chose est certaine : plus nous attendrons, plus cet effort sera difficile à réaliser. Reporter le redressement ou l'occulter, c'est donc laisser la dette continuer à progresser, accroître nos besoins d'emprunt et fragiliser davantage notre crédibilité auprès des investisseurs. Avec, à la clé, le risque de voir ceux-ci exiger une prime de risque toujours plus élevée pour continuer à financer la France.

À l'inverse, retrouver une trajectoire budgétaire crédible permettrait progressivement de réduire le spread français et, avec lui, cette prime supplémentaire que nous payons aujourd'hui par rapport aux meilleurs emprunteurs européens. Mais cela ne pourra pas reposer sur quelques économies ponctuelles ou sur de simples « rabots » budgétaires. Le redressement devra s'inscrire dans une véritable stratégie pluriannuelle, suffisamment claire, crédible et durable pour restaurer la confiance.

Cela suppose d'abord de maîtriser durablement la dépense publique, en évaluant davantage l'efficacité de nos politiques publiques et en acceptant d'interroger nos principaux postes de dépenses. Il faudra parallèlement restaurer progressivement notre solde primaire, autrement dit parvenir à mieux équilibrer nos recettes et nos dépenses avant même le paiement des intérêts de la dette.

Cet effort ne devra toutefois pas se faire au détriment de l'avenir. Il faudra préserver les investissements qui renforcent notre potentiel économique, car réduire le déficit en sacrifiant la croissance de demain ne ferait que déplacer le problème.

Le redressement de nos finances publiques devra donc aller de pair avec une politique favorisant la croissance, l'emploi, la productivité et la compétitivité. Une économie plus dynamique génère davantage de recettes, facilite la réduction des déficits et rend le poids de la dette plus soutenable.

Il faudra donc faire des choix.

Des choix parfois difficiles, mais surtout des choix cohérents, assumés et inscrits dans la durée.

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